Poésie récente de Bert Bevers
traduite par Christina Guirlande
Détails manquants
Tous ces matins où tu ne savais pas par où commencer
à ce qui a complètement disparu, oublié. Le boulanger,
faisait-il
sa tournée tous les jours ? Comment s’appelait
la fille de l’autre côté de la rue, et cette histoire
dont
tu rêvais
à l’époque ? Qui savait quoi faire
la
première fois ? Et où se cachait la scène
suivante ?
Verdwenen details
Alle ochtenden dat je niet
wist waar te beginnen
aan wat totaal weg is,
vergeten. Kwam de bakker
dagelijks aan de deur? Hoe heette dat meisje aan
de overkant ook weer, en dat
verhaal waarvan je
toen zo droomde? Wie wist wat hij hoorde te doen
die eerste keer? Waar
bleef de volgende scène?
(Fleurs
du mal, Tilburg, augustus 2025)
Reconnaissance
J’avais rencontré ma bien-aimée, elle est apparue
dans ma vie quand elle n’avait à peine mille semaines.
Les
années avant ce jour là nous vivions normalement
comme si l’autre n’existait pas, et pendant tout ce temps
nous
n’avons pas trouvé cela étrange. Nous n’avons
pas eu besoin de s’entrainer à se reconnaître.
Herkenning
Ik
maakte kennis met mijn lief, ze daagde in het
oosten, toen ze nog geen duizend weken was.
Heel die tijd tot dan hadden wij gewoon geleefd
alsof de ander van ons er niet was
en al die tijd
vonden wij dat niet raar. We
hoefden helemaal
niet te oefenen in het herkennen van
elkaar.
(De Schaal van Digther,
Wingene, oktober 2025)
Avec patience et persévérance
Ils disent que ça avance, que savoir quand retarde.
Mais eux-mêmes ne croyent pas ce qu’ils promettent,
parce-que
chaque guerre est une autre histoire. Ne blâmez
donc pas votre langue maternelle. La libre compréhension
n’est pas
toujours facile. Oublier ? Consultez alors
la paix, petit à petit, avec patience et persévérance.
Geduldig
standvastig
Ze zeggen dat het snel gaat, weten
soms vertraagt.
Maar ze kunnen zelf niet geloven wat
ze beloven,
want
oorlog is altijd weer een ander verhaal. Stoot
je dus niet aan je moedertaal. Het vrije
begrijpen
valt niet altijd mee.
Vergeten? Raadpleeg dan de
vrede maar, geduldig standvastig in
flintertjes.
(De Schaal van Digther,
Wingene, oktober 2025)
En toute sécurité
Pourquoi racconter le temps passé ? Résiste
au présent quand tu te réveilles de visions nocturnes
remplies
de longueurs d’onde grinçantes. Travaille en
silence sur, comme le fait le bois humide dans la
cheminée.
N’oublie
pas : il y en a qui vénèrent la fumée et pour eux
le son de gamelles vides n’est pas un cri de détresse.
Heul veilig
Waarom zou je iets willen zeggen over
je eigen
tijd? Weersta aan heden als je terug komt
kijken
uit
nachtgezichten vol krakende golflengtes. Heul
veilig met stilte, gelijk vochtig hout
met haarden.
Vergeet niet: er zijn
er die rook heilig noemen
en de klank van lege blikken
schreeuwblank.
(De Schaal van Digther,
Wingene, oktober 2025)
La valeur légère des sons
Promène-toi sagement dans le temps, avec ton répertoire
d’énigmes. Certaines choses restent toujours
inachevées.
Elles essaient seulement d’avoir lieu.
Souviens-toi de l’essentiel : que les fleurs
s’épanouissent
dans
toutes les langues, que la fidélité ne faiblit pas.
Et que le savoir des forêts s’appelle mémoire.
In lichte
toonwaarden
Kuier wijs door de tijd, met je
compendium
vol raadselen. Sommige dingen kunnen
niet
voluit
gebeuren. Ze proberen slechts voor te
vallen. Onthoud het wezenlijke: dat
bloemen
ontluiken in alle talen, dat
trouw niet aarzelt.
En dat wat wouden weten geheugen
heet.
(TZUM, Groningen,
februari 2025)
Cérémonie
Le moment d’entendre des mots gardés
secrets trop longtemps. Dans les rangs timides
des
commémorateurs on oublie le parfum
de confiture de baies fraiches les soirs d’été
en
arrosant une dernière fois le jardin.
Ils se souviennent pourtant les arbres d’antan.
Plechtigheid
Tijd om woorden te horen die al te
lang
verzwegen werden. In de schuwe gelederen
van
herdenkers vergeten ze tersluiks hoe
vroeger in de zomer avondval bij het late
sproeien naar verse
bessenconfituur geurde.
Wel heugen ze zich van toen andere
bomen.
(Versindaba,
Stellenbosch, juni 2025)
La profondeur du futur
J’entends des voix remplies d’ombres de prophètes
non formés. Leurs prédictions maussades
pourtant
sont d’accord : il faut qu’ils ont eux aussi
le droit de vivre sans soucis, même en hésitant
ce long
moment interminable du présent. Tant de
profondeur dans le futur les étonne chaque fois.
De diepte van
later
Ik hoor van ongeoefende profeten
stemmen
waarin schaduwen vallen. Hun norse
parabels
vinden dat zij ook zorgeloos zouden moeten
kunnen leven, ook al weifelen ze
vastberaden
in dat lange nu in het grote
hier. Hoeveel diepte
er toch in later zit verbaast hen
steeds weer.
(Versindaba,
Stellenbosch, juni 2025)
Comme si tout
Reste fidèle aux phrases bien formulées
sur papier bleu-clair dans une enveloppe fine,
réveille
toi à l’heure du déjeuner des mésanges,
garde l’avenir sous contrôle. Faites que les miroirs te
reconnaissent.
Comme si
tout, comme si le passé, comme si les noms devaient encore
être donnés. Reste quand même. Reste. Oublie le départ.
Alsof alles
Blijf trouw aan
welgestelde regels op frisblauw
papier in een lichte enveloppe, sta
graag op als
de
koolmezen ontbijten. Hou toekomst gedeisd,
laat spiegels herkenning bewerkstelligen.
Alsof
.jpg)

Dans 'Reservoir'
vous trouvez 'Voyelles Absentes', six lipogrammes traduit
par Bernard De Coen
(Sansevieria, Anvers, D/2004/10.105/1)

Editions Kleinood
& Grootzeer
(Bergen op Zoom, 2002, ISBN 90 76644 23 3, NUR 306)
BERT BEVERS
Traduction Bernard De Coen
NATURE MORTE AU REQUIN
Des raisins blancs, du poireau et des
aubergines parmi de la bière,
des tagliatelles, du hareng à la vapeur, du fromage de chèvre
et du knäckebrot. Un chariot plein
de ce qui autrefois nécessitait beaucoup de patience.
soudain alors je me heurte à une nature morte au requin.
Des milans s’arrêtent sauvagement en
trombe au devant de lui.
Il y en a même, avec des blocs de glace, de drapés
dans sa gueule. Qui se tient de ce fait ouverte, les dents
tranchantes triangulaires visibles. La fille
qui vient de lever une sole en fredonnant disparaît
soudain sous l’eau, et refait un instant
surface
en happant l’air. Des secondes plus tard sa main gauche
ressort des vagues, pour taper sur la balance l’espèce,
le poids et le prix. Eparpillés sans plus au coin des oeufs et
du beurre
flet, orphie, cabillaud, limande, saumon
et saint-pierre
toutes sortes de Jêsous Christos Theou Huios Soter,
Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur alentour
joliment autour d’un grand requin mort.
LES ROUFLAQUETTES DU VIOLONISTE
Pour Peter Ghyssaert
Les violonistes aiment à porter des
rouflaquettes. Celles-ci rendent le contact
avec leur instrument plus doux, le laissant
plutôt caresser que racler la joue.
Les siennes sont tranquillement hantées des sons
de Beethoven, de Brahms et de Schubert,
ainsi que de ceux du Sebastian
de Cockney Rebel.
Ils s'y dissimulent aimablement un rien usés.
Tous les matins il les salue
s'inquiétant à chaque fois de leur sommeil.
'Revoilà notre violoniste', pensent-elles
d'un air content familier en se vautrant
une dernière fois dans leur quiétude impudique.
Tiens: un poil se met à s'étirer calmement,
avec l'assurance d'un arbre sachant
que le monde entier pend à ses racines.
EN ATTENDANT LA LIGNE 3
A présent j'entends pour la seconde fois
en une minute
la même conversation. Toute sérieuse une fille est en train
de jouer avec un petit enregistreur sur ce quai
souterrain. Voilà qu'elle l'enclenche à nouveau,
écoutant de son oreille d'acier, rembobine
et passe les yeux scintillants des voix qu'elle possède:
remontant trente secondes dans le temps au même endroit,
avec des bruits de gens qui ne savent pas
ce qu'ils trouvent. Elle n'a pas l'air folle. Voice le métro.
Point s'en faut qu'elle monte. Je la suis du regard, aperçois
de nouvelles paroles insensées erre sur son ruban.
Où le sens réside-t-il? Dans les impacts ou l'espace
intermédiaire? Je ne le saurais, et aperçois une vie plus
loin,
plus
loin.
MONTAGE
Le poème est une usine où filent des
chaînes.
Qu’en défile-t-il ce soir entre autres par-dessus
devant mes yeux ? Eh bien : des juifs qui, selon
Sharon,
ont le droit de tuer. Sabra et Chatila
en tant que noms dans un jeu de cartes. Aleidis Dierick
passe en dansant, et Dennis Bergkamp dans une cabriole
tardive. Bois de santal odorant, vodka glacée,
champignons patients, de la pluie contre des lampions de sapin
dans la vitre. Foi et loi avec une seule lettre de différence.
Qui tollis peccata. Une petite phrase de ma
petite amie passe en roulant : Les fruits se gâtent
dans les biscuits. Scott Walker ondule
des haut-parleurs.
Les oignons ont des tuniques et la toile
d’araignée est plus forte que l’acier.
Je regarde dehors et aperçois des gens mettre des pieds en
ville.
Comme si c’était la chose au monde la plus ordinaire.
Comme s’ils existaient par la grâce d’être.
HOMME AU PARAPLUIE
Auprès d’un dessin de Fernand Khnopff
S’abat une averse. Le long de lui. 1884.
Dénué d’intérêt contemporain monsieur Edmond
Picard n’est ici qu’homme magnifiquement réservé
qui mangea un ris de veau
d’invention, et selon moi
but-il ensuite paresseusement encore un peu de bière.
Que le monde est pourtant dépouillé.
Pensée. A moitié en chemin.
Sa tête est pleine de poitrine de logeuse et obstruée
d’airs wagnériens. Il est lisse comme un parapluie
d’envie de plus. Ce qui se pose à ses pieds dans une
flaque cela s’appelle-t-il toujours de
l’ombre ou un autre mot
convient-il par ce temps ? D’un silence assassiné
regarde-t-il
effarouché de tout vide à peine narquois
COOKHAM ARRACHÉE À L’OUBLI PAR
STANLEY SPENCER ET JÉSUS-CHRIST
L'eau est commune au Jourdain et La
Tamise.
Quoi d'autre? Bien sûr la présence de Jésus-Christ.
Car le sauveur prêcha non seulement à Capharnaüm,
Gadra et Gennesareth mais desservit également Cookham,
dans le Berkshire. Vérifiez donc Stanley Spencer à ce
sujet
Le peintre a pensé à nous. Avec le roi
des juifs sermonnant
lors des régates. Avec des barges remplies de gens qui
s'étonnent de cet antidote au siècle. Sur les rivages
la contemplation cupide. Pourtant çà et là également
des incrédules, souvent de sexe féminin. Aux yeux froids.
Même la résurrection massive au village
ne les émeut,
comme s'ils voyaient se vider un cinéma. Ne reconaissent-ils
donc point la mamie de Matthew Sweeney qui ressuscite
plus jeune et plus mince que jamais? Sont-ils experts ès
errements?
Dans ma mémoire est tatoué le
carillonnnement de la cathédrale.
Musures ternaires. Cinq mille quarante variations.
Celui qui sonna quarante ans les cloches dut être amputé d'un
bras
A L’EXTERIEUR EN MARS
Cette année-ci également à nouveau un
mois de mars entier
à présent beaucoup à l’extérieur. Me rappelle comment, le pied
figé en terre glaise, je fixais dans le polder le hochequeue
venant de naître
sous le frais soleil printanier et que ce jour-là peu après la
fenêtre
céda presque sous la tempête soudaine.
Seul un pâtre
se représentait que les coeurs brisés aussi continuent à
battre,
or se construisait autour de l’âme une cage.
Les plombs pétèrent, l’hiver faisait sauvagement rage.
Aujourd’hui germe dans tous les jardins
la laitue d’un vert épouvantable.
Le printemps laisse couler de petits nuages bleus des narines,
sorti de l’étable.
Ils pendent au-dessus de ces grasses terres comme des rêves
fraîchement éclos.
Le vent apporte des bouffées polyphoniques d’Abba de
lointaines radios.
IMAGE PORTUAIRE
Soyez tranquilles vieilles vagues,
personne
ne connaît le chemin. Nous vagabondons entièrement chez nous.
Bombant comme une écriture de fillette
exprime
la consolation de la pluie sur des grues. Craie blanche,
signes qui se répandent. Le monde est
tellement étendu :
des mouettes rasent stridentes le long du biseau.
BIPLANS SUR LE MEIR
Beau dimanche matin sans connaissance de
cause:
comment se fait-il le temps me sue
lorsque des escadrilles de biplans vrombissent
hardiment sur le Meir? L'histoire s'est-elle ici
défaite de sa toile? Les nuages,
trapèze sans filet, brusquement manque brusque.
Déclarations de guerre. La foule devant
la Feldhernnhalle
acclame la nouvelle Europe. Le ciel dans les chapeaux.
J'aperçois alors Otto Dix, me trouve à nouveau au point
le plus loin que les Allemands surent atteindre près de la
Somme
en 16, année de naissance de mon père, et la ville est-elle
occupée comme si Van Ostaijen habitait à présence encore ici.
La nuit au lit oppression lorsque je
file avec d'Annunzio
par l'espace aérien, que des balles me sifflent par les
oreilles
et que je me joins à la marche de Trieste à Fiume. Me suis
débarrassé des draps et avec ceux-ci des rêves: vue nocturne
mouvant soi-même. Assez de vouloir.
ANTONIUS ABT
L’objectif ajusté : ce lent père de
pierre aux jours véloces
gît ici
tranquille, comme un caillou taillé au vent. A la
balayette et à la pelle en lui des échos de chants anciens
sont à ramasser, jadis prisonniers dans
le choeur à présent
descendus entre tronc et confessionnal. Entre-temps ce
tabernacle s’est fort dépeuplé, mais tourbillonne encore de
prières
En souvenirs d’encens les parois au
brillant terne et dans la
poussière le long du vitrail le silence s’apaise à peine.
Bon nombre de voisins étaient ici du baptême au fidèles
jusqu’à la mort.
Or cet édifice conserve un espoir :
les murs continuent à
sauver la vie, forment aussi pour les enfants à venir bientôt
le décor de souvenirs de jeunesse, de chez soi temporel.
Et Dieu ? Celui-là ferme l’oeil,
élève son coeur.
LA DOUBLE VIE DE VERONIQUE
Auprès du film de Krysztof Kieslowski
Un instant à pic, cela semble durer un
an.
Elle se roussit à sa propre image – sans
foyer, sans objectif même. Ame due à l’insoupçonné
sosie déchirée pour l’éternité.
La voilà à scruter à la fenêtre d’un
train :
cela distord, rend les formes raides plus rondes
et elle-même sur ses gardes pour une autre reconnaissance
telle.
Elle se sait à présent en double. Le crépuscule déteint
la ville, lance sur le mur d’étranges
ondes.
Las Véronique, comme tu déclines en chant si belle
PETRARQUE VOYAGE NON ARMÉ PAR LES ARDENNES
Des roues grincent dans la brume par les
forêts.
Les chevaux s'arrêtent presque avant le commandement.
Ils sont déjà passés par des milliers de collines et le long
de milliers
de ruisseaux. Reposez-vous à présent, parmi des arbres
étrangers.
Le poète de la buse et de l'épervier
reconnaît-il la diférence
dans les sons? Il se gratte la tête, déambule quelque peu
à cause de ses membres raidis. A côté de lui de sombres étangs
contemplent l'air ebn stupide reflet, comme des oies fixant un
orage.
Il cogite. L'existence se plie selon lui
toujours au gré
des prédictions. Accomplis-toi, miracle, à chaque fois
à ses yeux: dans ces pentes inconnues aussi voit-il
les contours de sa bien-aimée. Ils le rendent triste.
Il ne connaît pas très bien les limites
du monde.
Que s'est-il passé dans ces régions dont il n'a jamais
entendu?
Là aussi pourtant le soleil poignait-il quotidiennement,
le retentissement de la vie recommençait-il sans cesse.
La tête lasse sur la laine rêche. Dans
son sommeil les politiciens
baragouient-ils, les guerriers lancent-ils des poignards vers
un nuage
et une Laure épluche-t-elle de petites poires. C'est alors que
la lumière vibrante atteint le coeur de ses rêves: pars nu.
Francesco effleure quelques museaux
humides. Il se soulage
dans les queues de renard. Et s'élève ensuite.
JE DEVAIS ENCORE APPRENDRE À ÉCRIRE
Des doigts en haleine embuée dansant sur
le roucoulement
de proches colombes. Plutôt des signes sur des vitres
altérées que sur du papier. Que savais-je que je ne pouvais
savoir ?
Lucarne pleine d’yeux brillants. Désir à
pic
comme un coquelicot fleurissant. Autre époque.
Du havresac moisi qui attend patiemment la répétition
mon petit corps cueille le casque
connu :
il joue au soldat sans un bruit pour ne point déranger
le sommeil parent. Me souviens de la prévisibilité
la cadence mais plus de ce que le
bonhomme qui s’attaquait à moi
pensait alors. O,
dimanche : entamez cependant bien vite vos lentes
fêtes.
ALDEHYDE FORMIQUE
Au Musée d’Afrique centrale à Tervueren
Me voici dans un livre de garçon mi-noir
plein
de casques tropicaux, de carabines et d’une pirogue acajou
de quasi vingt-trois mètres. De tous les coins me
dévisagent depuis des dioramas des
regards morts de
familles d’okapis, de lions, de couples de buffles. Sur le cou
d’un cobe de buffon le sang a presque disparu et je conçois
les scientifiques qui apportèrent ce
soupçon de rouge il y a quatre-vingts ans.
Le souffle coupé dans un grand bac plein de vieux formol
est suspendu un coelacanthe témoignant de sa survie.
Une classe d’enfants entre, l’ignore et
commence à
jouer monstrueusement devant des crocodiles naturalisés.
La lumière se réfracte doucement par la vitre et sur des
nageoires.
Mouvement réfléchi. Cages en verre,
rituels transparents.
HIVER
Intermezzo de peluche dans un café à
mousse floconneuse
contre les fenêtres. Une lueur de néon scherzo perce en danse
trois-quarts. Solde des pensées.
Ecoute les clients se plaindre des
glissades, du froid
et du vide à l’extérieur. Je ne les saisis point. Décembre est
plein de promesses : un mois qui lance le vent dans les
cheveux
et aux yeux, donne encore un brillant de
plus
à l’odeur des mandarines sous
les ongles et au soir.
A tel entendement est-on aussi sourd que
le froment.
Le regard dès lors sur le jardin proche : là-bas
MARIONNETTISTE
Se tenant lâches entre ses doigts comme
des rênes, les ficelles.
Avec de frêles choses suggère-t-il une danseuse.
Elle ne court point, voltige : esseulée et papillonnant.
Ses mains se meuvent comme d’un héron
les ailes.
Chacun retient son souffle lorsqu’en gracieuse
ondulation sa vie trébuche, véritablement réelle un instant.
Elle se laissa doucement trépasser
SUR LE KRUZENSHTERN
Le pont du Kruzenshtern s'enfle
comme une semelle retournée.
En bas dans la coquerie de jeunes matelots pèlent des patates.
Sur
le four adjacent une tomate esseulée. O compas qui s'incline:
combien douce est pour toi la mer. J'aspire au delà de
l'horizon,
mais sais le navire ici en rade. Alors j'entends soudain mon
père
parler de ses randonnées en canoë dans le rassac, je
l'aperçois
dans ses souvenirs de jeunesse trépidant
à la rambarde d'un remorqueur
bravant la mer déchaînée. Il accompagnait les pilotes de temps
à autres.
J'ai des photos dentelées de ses jeunes années: ne sachant qui
deviendra
le père de qui. Il danse à quai en tenue de bain avec des
fillettes
vieux jeu. Pourquoi? Il ne leur prête guère attention, elles
pourtant l'aperçoivent lui dans tout son héroisme bancal.
Voilà ce à quoi je pense sur le plancher
de ce fameux quatre-mâts.
Me voici avec un moustache grisonnante à bord de ce que je
pourrais
considérer comme une maison. Cordages indiquant des ciels
lourds. Un dieu s'y glisse vers le bas et au-dessus crépite
doucement un feu Saint-Elme. Pourquoi me plais-je le plus
lors de mon départ et l'aventure me passe-t-elle par les
veines
dès que je pose un pied à bord? Est-il
des hérédités dans la parole?
Les marins aux petits rubans flottant à la tête et rayures sur
la
poitrine à bomber restent en essence toujours des garçons,
la maison bien loin, sous la casquette des aventures projetées
et des fille furtives. Crois en quelque chose. Dans une vie
précédente j'étais capitaine. Fixé ici. Il tourne une page
d'eau
QUARANTE BOTTES
Vingt hommes. Bras dessus bras dessous.
Trouvaille en creusant
pour la construction d’une usine. Ensemble ces garçons ont-
ils un jour traversé allègrement l’eau en sifflant. Il devait
y avoir une Grande Guerre, et eux, ils en seraient.
Envoyée à la rencontre au travers de la
bakélite de téléphones
par-dessus le retranchement et les balles pour eux, Arras en
17,
la vie s’arrêta sans plus. Ossements têtus qui écrus en terre
grosse de plus encore attendaient le futur.
Sous le jeune trèfle et l’ortie
fleurissante les regards morts
tournés vers le haut en fosses vidées.
A présent que de la terre l’épiderme est ôté au râteau,
gisent-ils coude à coude à contrefaire un Holbein
leurs bottes toujours en bon état au
pieds.
RETOUR
Les cloches appellent comme toujours
mais il y a moins d’oreilles.
Diablement bien sait-il encore comment le surplis glissait
sur le petit col de garçon fraîchement rasé. D’un rythme calme
plein de foi le jour débutait-il dans
cette église du Sacré-Coeur
comme tous les jours. A côté de la sacristie subsiste son
empreinte
digitale quelque part sur les boutons du retentissement.
Complice.
Ces jeunes années se maculent de plus en
plus,
mais culbutent parfois un instant imbues le fil de
la mémoire. C’est alors qu’il savoure. Comment autrefois une
maison
où il lui arrive encore de baguenauder
était son chez soi,
l’intelligence éprouvée se fige d’ardent frémissement
comme un oeuf en eau bouillante. point d’angoisse
future .
PAYSAGE D’HIVER AUX
PETITS CHOUCAS
Auprès du tableau de Valerius De Saedeleer
Voyez, tout commence. L’ombre ronge
le vide des champs. Inexorable déploiement.
Dans ce cadre les collines ont droit à
l’arrêt,
point les arbres ni le crépuscule. O, cette absence de proche.
L’hiver ne connaît point de tristesse
mais l’âme tendue
comme un ventre gros est pleine de fourré. Il n’y manque pas
grand-chose.